Cet article propose un regard critique sur « l’hypersensibilité », en croisant les données scientifiques disponibles et l’usage du terme par le grand public (forte réactivité émotionnelle et/ou sensorielle).
L’enregistrement du « mur de cire » est disponible en section « 5. Le mur de cire: une visualisation pour se protéger sans s’enfermer ».
1. Introduction : de la mode à la nuance
Le terme « hypersensibilité » connaît un succès grand public depuis les années 1990, popularisé par Elaine Aron comme un trait de personnalité (Highly Sensitive Person, HSP) affectant environ 15-20% de la population (Aron & Aron, 1997).
Aussi étudié sous le prisme de la sensibilité environnementale et de la sensibilité au traitement sensoriel (sensory processing sensitivity, SPS), ce concept reste controversé scientifiquement en raison de sa validité limitée et de son chevauchement avec d’autres dimensions psychologiques (Greven et al., 2019).
Cet article présente cette notion et ses limites sans simplifications abusives, propose de distinguer hypersensibilité émotionnelle et sensorielle, d’explorer leurs liens transdiagnostiques (TSA, TDAH, TPB, TSPT), de démystifier l’étiquette « personne hypersensible », et des pistes concrètes de prise en charge (TCC, ACT, pleine conscience, etc.).
2. Origines du concept : SPS d’Elaine Aron et ses limites
Elaine Aron a introduit le concept de Highly Sensitive Person (HSP) dans les années 1990, le définissant comme un trait de personnalité stable touchant 15 à 20% de la population, avec une sensibilité et avec un traitement neuronal plus profond et moins filtré des stimuli sensoriels, émotionnels et sociaux (Aron & Aron, 1997).
Sa validité est modérée : des études en génétiques et en neuro-imagerie soutiennent une base biologique, mais il existe des chevauchements forts avec le névrosisme, l’introversion et l’anxiété qui limitent sa spécificité (Greven et al., 2019).
Le SPS agit comme facteur de risque en environnement défavorable (comme le névrosisme), mais favorise résilience et bien-être en contexte positif (contrairement au névrosisme) (Greven et al., 2019 ; Bas et al., 2021 ; Turjeman-Levi & Kluger, 2022).
3. Les hypersensibilités émotionnelle et sensorielle
La sensibilité au traitement sensoriel SPS est une sensibilité globale incluant composantes émotionnelles et sensorielles, présentée comme variante normale de fonctionnement (Aron & Aron, 1997 ; Greven et al., 2019 ; Turjeman-Levi & Kluger, 2022).
L’hypersensibilité émotionnelle désigne une réactivité affective intense (emotional reactivity), avec des fluctuations rapides d’humeur et des débordements face à des stimuli interpersonnels ou stressants. Elle est souvent associée à des Troubles de la Personnalité Borderline ou Limite (TPB/TPL), ou au Trouble de Stress Post-Traumatique (TSPT) (Ringwald et al., 2022).
L’hypersensibilité sensorielle (sensory hypersensitivity) concerne une perception amplifiée des stimuli physiques (bruits, lumières, textures, odeurs), provoquant un inconfort ou une surcharge. Elle est très fréquente dans les Troubles du Spectre de l’Autisme (TSA, 70-90%) et dans le Trouble du Déficit de l’Attention avec Hyperactivité (TDAH), (Crane et al., 2009 ; Leekam et al., 2007 ; Ghanizadeh, 2011 ; Greven et al., 2019). On peut aussi la remarquer dans d’autres conditions ou situations, par exemple tout simplement en cas de migraine.
L’hypersensibilité émotionnelle et sensorielle résulte souvent d’interactions génétiques et environnementales, mais apparaît fréquemment comme symptôme transdiagnostique (Greven et al., 2019).
C’est pourquoi il est pertinent d’aller au-delà de l’étiquette « hypersensible », qui risque de figer l’identité et d’empêcher recherches diagnostiques et accompagnements adaptés. Les TSA et TDAH sont déjà fréquemment diagnostiqués avec du retard et avec une forte perception d’erreurs de diagnostic précédent (Kentrou et al., 2024). Ce retard de diagnostic étant associé à une augmentation de risques de burnout, dépression, suicide, exclusion sociale, difficultés professionnelles (French et al., 2023).
4. Des prises en charge validées
Après un bilan pluridisciplinaire (neuro, psycho, somatologique), plusieurs prises en charges peuvent être envisagées en fonction des besoins.
Pour l’hypersensibilité émotionnelle :
- Les Thérapies Cognitivo-Comportementales (TCC) constituent le socle des prises en charge validées, avec une efficacité robuste sur l’anxiété, la dépression et la gestion du stress (Hofmann et al., 2012). Voir Les TCC : qu’est-ce que c’est ?
- La Thérapie d’Acceptation et d’Engagement (Acceptance and Commitment Therapy, ACT) a montré un effet modéré sur l’anxiété (Gloster, A. et al. 2020). Tout en s’inscrivant dans la troisième vague des TCC, elle en est une aussi une forme alternative valable.
- Les interventions pleine conscience (MBI) montrent un effet faible à modéré sur l’anxiété et le stress. C’est mieux que rien mais avec autant d’effet que l’exercice physique (Hoge et al., 2021; Galante, 2021).
Pour hypersensibilité sensorielle (hypersensorialité ou hyperesthésie sensorielle):
Il n’y a pas de consensus net, et la plupart des études montrent des effets modérés sur les enfants notamment TSA et/ou TDAH.
- Ajustements environnementaux, par exemple:
Auditif : casque anti-bruit, bouchons d’oreilles
Visuel : lunettes teintées, éviter néons sur la durée, mettre des lumières indirectes chez soi
Tactile : vêtements doux/coton, couper les étiquettes, éviter textures rugueuses, synthétiques (transpiration)
Olfactif : éviter parfums, aérer les pièces - Différentes méthodes d’intégration sensorielle ont été testés chez enfants TSA/TDAH comme le Wilbarger Prootocol (ou Deep Pressure and Proprioceptive Technique, DPPT) qui consiste à passer une brosse douce sur les membres puis faire des compressions des articulations pour améliorer la proprioception et diminuer l’hypersensibilité tactile; le Snoezelen (salles multisensorielles); l’ASI (Ayres Sensory Integration), etc. Cependant, elles ne font pas l’objet de suffisamment d’études pour pouvoir être recommandées et certaines pratiques à la mode mal encadrées seraient plutôt déconseillées.
5. Le mur de cire : une visualisation pour se protéger sans s’enfermer
C’est une visualisation assez simple qui peut aider les personnes qui se sentent « écorchées vives », décrivant recevoir tout « en plein cœur », avec peu de protection, à se sentir plus en sécurité.
On imagine un mur de cire perméable autour de soi. Cela permet d’avoir un temps de latence pour choisir ce qu’on laisse entrer, filtrant les stimuli (émotions, bruits, mots) sans tout absorber d’un coup ni s’isoler complètement. Plus on va pratiquer, plus cette idée de ne pas prendre tout ce qu’on nous dit personnellement ou se sentir submergé·es par l’extérieur’ va devenir facile à intégrer. C’est comme apprendre à prendre de la distance.
Bien sûr, ce petit outil d’auto-aide, ne remplace pas un accompagnement professionnel.
6. Conclusion
Le concept d’hypersensibilité reste très discuté et surtout il existe une grande différence entre les études scientifiques et le discours grand public.
L’étiquette « d’hypersensible » risque de retarder des diagnostics (TSA, TDAH, TPB…) et donc les prises en charge adaptées.
Il est aussi important de se rappeler que quelque soit notre sensibilité, on peut apprendre à vivre avec, parfois améliorer les choses et que ce n’est pas une fatalité.
Références bibliographiques
Aron, E. N., & Aron, A. (1997). Sensory-processing sensitivity and its relation to introversion and emotionality. Journal of Personality and Social Psychology, 73(2), 345–368. https://doi.org/10.1037/0022-3514.73.2.345
Bas, S., Kaandorp, M., de Kleijn, Z. P. M., Braaksma, W. J. E., Bakx, A. W. E. A., & Greven, C. U. (2021). Experiences of adults high in the personality trait sensory processing sensitivity: A qualitative study. Journal of Clinical Medicine, 10(21), 4912. https://doi.org/10.3390/jcm10214912
Crane, L., Goddard, L., & Pring, L. (2009). Sensory processing in adults with autism spectrum disorders. Autism, 13(3), 215–228. https://doi.org/10.1177/1362361309103794
French, B., Daley, D., Groom, M., & Cassidy, S. (2023). Risks associated with undiagnosed ADHD and/or autism: A mixed-method systematic review. Journal of Attention Disorders, 27(12), 1393–1410. https://doi.org/10.1177/10870547231176862
Galante, J., Friedrich, C., Dawson, A. F., Modrego-Alarcón, M., Gebbing, P., Delgado-Suárez, I., … & Jones, P. R. (2021). Mindfulness-based programmes for mental health promotion in adults in nonclinical settings: A systematic review and meta-analysis of randomised controlled trials. PLoS Medicine, 18(1), e1003481. https://doi.org/10.1371/journal.pmed.1003481
Ghanizadeh, A. (2011). Sensory processing problems in children with ADHD, a systematic review. Psychiatry Investigation, 8(2), 89–94. https://doi.org/10.4306/pi.2011.8.2.89
Gloster, A. C., Walder, N., Levin, M. E., Twohig, M. P., & Karekla, M. (2020). The empirical status of Acceptance and commitment therapy: A review of meta-analyses. Journal of Contextual Behavioral Science. https://digitalcommons.usu.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=2834&context=psych_facpub
Hoge, E. A., Bui, E., Marques, L., Metcalf, C. A., Morris, L. K., Robinaugh, D. J., Worthington, J. J., Pollack, M. H., & Simon, N. M. (2013). Randomized controlled trial of mindfulness meditation for generalized anxiety disorder: effects on anxiety and stress reactivity. The Journal of clinical psychiatry, 74(8), 786–792. https://doi.org/10.4088/JCP.12m08083
Leekam, S.R., Nieto, C., Libby, S.J. et al. Describing the Sensory Abnormalities of Children and Adults with Autism. J Autism Dev Disord 37, 894–910 (2007). https://doi.org/10.1007/s10803-006-0218-7
Ringwald, W. R., Hallquist, M. N., Y Dombrovski, A., & Wright, A. G. C. (2022). Transdiagnostic Associations With Interpersonal and Affective Variability in Borderline Personality Pathology. Journal of personality disorders, 36(3), 320–338. https://doi.org/10.1521/pedi.2022.36.3.320


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