Prudence Nazeyrollas

 Psychologue TCCE et sociale

Psychologue TCC et psychologie sociale. J’ai à cœur de partager des connaissances et outils evidence-based en psychologie, bien-être et santé mentale avec différents publics. 

Scientia potentia est. 

Feminist Therapy – Laura Brown – Résumé en français

Mots-clés : #féminisme #psychologie #psychothérapie #résumé
Public : Chercheur·ses, Étudiant·es, Praticien·nes
Temps estimé : 10 min
Difficulté : Très expert (doctorat)

Résumé du livre Brown, L. S. (2010). Feminist therapy. American Psychological Association. 172 p.

Laura Brown est une psychologue américaine reconnue pour ses travaux sur la thérapie féministe. Dans Feminist Therapy (2010), elle propose une présentation claire et structurée de cette approche psychothérapeutique. Depuis la fin des années 1960, la thérapie féministe a beaucoup évolué. Brown présente ces transformations dans son ouvrage, depuis ses origines dans le contexte de la seconde vague féministe en réponse aux biais sexistes des pratiques de santé mentale, jusqu’à ses formes contemporaines plus intégratives et multiculturelles.
Le livre n’ayant jamais été traduit en français, ce résumé a pour but de rendre ses idées plus accessibles.
Son intérêt est large, car les thérapies féministes ont influencé les psychothérapies de différents courants et peuvent enrichir la réflexion de nombreux·ses professionnel·les en apportant un éclairage utile sur la pratique, la relation thérapeutique, le genre et le pouvoir.

Plan :

  1. Introduction: la thérapie féministe n’est pas réservée aux femmes
  2. Histoire
  3. Théorie
  4. Le processus thérapeutique
  5. Évaluation
  6. Développements futurs
  7. Résumé

1) Introduction: la thérapie féministe n’est pas réservée aux femmes

L’origine des thérapies féministe se situe vers la fin des années 1960 en lien avec la seconde vague du féminisme aux États-Unis. Le but était de permettre aux femmes de ne pas être confrontées au sexisme, à la misogynie et aux stéréotypes omniprésents en santé mentale. Elle a émergé des groupes de sensibilisation ou groupes de prise de conscience féministes (feminist consciousness-raising).

La thérapie féministe est associée aux points de vue inaccessibles aux dominants (personnes de couleur, transgenres, pauvres, handicapées, immigrées, homosexuelles, etc.), considérant que les savoirs des populations opprimées (marginalized people) devraient être au centre du modèle et sont susceptibles de transformer la pratique des thérapies dans les cultures dominantes par un renversement de la hiérarchie du savoir.

C’est un paradigme basé sur les compétences, qui perçoit les humains comme responsables des problèmes de leurs vies, capables de les résoudre mais aussi politiquement informés et qui observe les expériences à travers le cadre des réalités sociétales et culturelles et des dynamiques de pouvoir.

En quarante ans, les thérapies féministes ont beaucoup évolué. Elles ont d’abord été conçues en réponse aux approches sexistes, analysant les rapports de pouvoir, le genre, et la position sociale ; elles sont devenues intégratives, se pratiquant avec les femmes, les hommes, les couples, les enfants, les familles, des hommes sont devenus thérapeutes féministes. Le changement le plus important au cours des 4 dernières décennies est que la thérapie féministe est passée d’un focus sur les femmes et le genre à un modèle plus inclusif qui s’est élargit pour travailler avec toutes sortes de personnes tout en gardant l’analyse du genre, de la position sociale et du pouvoir comme centre théorique.

Des conceptions, innovations et revendications féministes de bonnes pratiques sont devenues des normes pour toustes les thérapeutes comme le consentement éclairé, les droits du client, l’interdiction de relation sexuelle avec les patient·es.

« La thérapie féministe peut être définie comme :
La pratique de la thérapie éclairée par des philosophies et des analyses politiques féministes, fondée sur des études féministes multiculturelles sur la psychologie des femmes et du genre, qui conduit à la fois le thérapeute et le client vers des stratégies et des solutions faisant progresser la résistance féministe, la transformation et le changement social dans la vie personnelle quotidienne et dans les relations avec les environnements sociaux, émotionnels et politiques.
(Brown, 1994, pp. 21-22)
« 

La thérapie féministe est subversive car elle utilise la psychothérapie pour déconstruire les réalités patriarcales, internalisées et externes, qui font blessent, empêchent l’ épanouissement et développement du pouvoir personnel.
Dans une perspective féministe, la psychothérapie peut-être elle-même perçue comme une composante des systèmes d’oppression en favorisant son maintien. Reprenant le slogan féministe « le personnel est politique », pour les thérapies féministes la psychothérapie est politique.

La thérapie féministe n’a pas de fondatrice identifiée, elle est un champ très diversifié avec de nombreuses approches et chaque thérapeute a sa propre version de la théorie.

2) Histoire

L’origine des thérapies féministes se trouve dans les psychothérapies humanistes et notamment Carl Rogers qui préconisait de considérer les patient·es comme des êtres humains précieux et insistait sur l’importance de la relation thérapeutique.
Le parallèle entre l’objectification des patient·es par les thérapeutes et des femmes par la cultures était flagrante pour les femmes ayant rejoint des groupes de sensibilisation féministes (feminist consciousness-raising), mais l’approche de la psychothérapie humaniste était insuffisante pour rendre compte des expériences des femmes.
La consciousness-raising est un élément fondamental de la construction des thérapies féministes. Elle est définie comme la prise de conscience que les mauvais traitements subis ne sont pas individuels mais liés à l’appartenance à un groupe injustement subordonné et que la société peut et doit changer pour garantir l’égalité de pouvoir et de valeur à tous. Cette prise de conscience s’accompagne d’une réévaluation cognitive des expériences personnelles dans lesquelles les difficultés sont réinterprétées comme résultat du sexisme plutôt que de sa propre inadéquation.

Trois documents sont fondateurs :

  • Phyllis Chesler’s book Women and Madness (1972),
    Son article était révolutionnaire et reste d’actualité car il pose que la psychothérapie peut être néfaste aux femmes en reproduisant l’oppression qu’elles subissent.
  • Naomi Weisstein’s essay « Kinder, Kuche, Kirche as Scientific Law: Psychology Constructs the Female » (1968),
    L’autrice dénonce l’absence de données empiriques sur la psychologie des femmes, qui étaient présentée comme naturellement passives, masochistes, moins capables et adultes que les hommes. Elle fait un parallèle avec l’obscurantisme nazi et fasciste d’où le titre [1])
  • 1970 journal article “Sex Role Stereotypes and Clinical Judgment of Mental Health,” by Broverman, Broverman, Clarkson, Rosenkrantz, and Vogel.
    Cette étude est le premier soutien empirique aux critiques de Phyllis Chesler et Naomi Weisstein. Il s’agit d’une étude demandant de décrire trois personnes (homme, femme ou adulte, mentalement sain) selon 102 items d’échelles (ex: « Fonctionne bien en situation de crise » vs « Fonctionne mal en situation de crise »). Les résultats ont montrés que les hommes et les adultes mentalement sains se recoupaient et étaient socialement valorisés, par contre les femmes adultes mentalement saines sont différentes et dévalorisées.

L’autrice divise arbitrairement les étapes de développement des thérapies féministes en quatre étapes d’environ une dizaine d’années chacune:

  • Féminisme de la non-différence (années 1960- début des années 1980) qui pose qu’il n’y a pas de différence entre les hommes et les femmes, et que s’il y en a, elles sont dues aux apprentissages et/ou aux inégalités de traitement.
    • Féminisme réformiste qui vise à augmenter le nombre de femmes dans toutes les sphères de la société et garantir l’égalité des droits et des accès.
    • Féminisme radical qui vise une transformation totale (radicale) des institutions, considérant que même en ajoutant plus de femmes au sein de celle-ci, la culture ne se modifiera pas pour autant.
  • Féminisme différencialiste/culturel (milieu des années 1980-milieu des années 1990) qui pose que les femmes ont des comportements interpersonnels liés à leurs capacité biologique à être mère et valorisant les qualités traditionnellement associées aux femmes (et généralement dévalorisées).
  • Féminisme différencialiste et de l’égalité des valeurs (milieu des années 1990 à nos jours) qui demande l’équité pour des raison de justice, nuance les différence inter-sexe et s’intéresse à d’autres variables intra-sexe comme la classe sociale, la culture, le handicap, etc.
  • Féminismes multiculturels, mondiaux et postmodernes (le XXIe siècle) avec l’arrivée de thérapeutes de pays du Sud, de pays anciennement colonisés et l’intégration de la dimension spirituelle.

3) Théorie

Les thérapies féministes ont pour but principal l’empouvoirement et la création d’une conscience féministe. Le cadre est égalitaire et favorise l’autonomisation.

La thérapie féministe conçoit l’expérience humaine dans les quatre dimensions du pouvoir en constante interaction:

  • somatique, être en contact avec son corps, le sentir, le respecter, en prendre soin, faire preuve de compassion, indépendamment de ses capacités, de la présence ou non de maladie et/ou de handicap.
  • intrapersonnelle/intrapsychique, connaitre ses pensées, ses émotions, faire preuve d’esprit critique, de fluidité.
  • interpersonnelle/ contextuelle, efficacité dans les relations interpersonnelles (impact, relations fructueuses), flexibilité, gestion des conflits, avoir des relations choisies.
  • spirituelle/existentielle, sentiment d’appartenance, de compréhension de soi, s’engager volontairement dans un contexte social.

La thérapie féministe crée de l’espoir (ce qui est nécessaire au changement), fait prendre conscience du pouvoir déjà exercé pour briser les cercles vicieux de l’impuissance et favoriser l’empowerment.

La relation égalitaire est au cœur des thérapies féministes. La·e thérapeute doit analyser les rapports de pouvoir, y porter l’attention, comprendre les enjeux des privilèges et comment ils peuvent se manifester dans et en dehors de la relation thérapeutique. Un privilège non examiné accroit le pouvoir.
Ex: Une thérapeute de classe sociale moyenne qui offre un livre sur le bien-être qui conseille de se faire masser, de voyager, de dîner au restaurant… à une cliente d’un milieu populaire. Faute d’avoir pris conscience de son privilège, la relation s’est interrompue.
En thérapie féministe, il n’existe pas d’objectivité: « la prétendue objectivité n’est autre que la subjectivité que la personne en position de pouvoir qualifie de sienne.« 

Beaucoup de thérapeutes féministes évitent le recours aux diagnostics formels car ils peuvent objectifier et pathologiser les stratégies d’accroissement de pouvoir personnel. Quand un diagnostic est établi, c’est toujours en accord et en collaboration avec le client qui a participé au choix.

L’analyse des relations de pouvoir est essentielle en thérapie féministe, ainsi bien sûr que le genre. Des modèles identitaires féministes multiculturels comme le womanist (femmes féministe de couleur), mujerista (basé sur l’expérience des latinas) se sont ensuites développés. Le domaine spirituel y est intégré comme une composante de l’émancipation.

Chaque personne tente de résoudre ses problèmes mais toutes les stratégies ne sont pas aussi efficaces. Certaines stratégies adaptées à un jeune âge, ne le seront plus à l’âge adulte. Une attention est portée à la manière dont la souffrance est perçue et interprétée, elle est contextualisée.

« les symptômes spécifiques de détresse et de dysfonctionnement sont définis en thérapie féministe comme la preuve d’ une résistance aux expériences d’oppression et des tentatives de résoudre le problème de l’impuissance par tous les moyens disponibles sur les plans biologique, développemental, intrapsychique, contextuel, culturel et/ou spirituel (Brown, 1994).« 

Les identités sociales sont multiples et se combinent, avec des privilèges et des marginalisations. Ces expériences interagissent de diverses manières et donnent de multiples trajectoires de développement identitaire.

Pour résumer, la psychothérapie féministe vise le travail d’autonomisation de la cliente.
Les modalités de mise en œuvre varient, mais il y a une recherche des sources potentielles de dépossession de pouvoir, et une invitation à envisager des alternatives pour renforcer son pouvoir sur chacun des 4 axes biopsychosociaux et spirituels.

4) Le processus thérapeutique

La thérapie féministe et l’initiation au modèle égalitaire commence avec le processus de consentement éclairé. La thérapie appartient à la cliente, et elle détermine ses objectifs et l’orientation de la thérapie.

Les thérapeutes peuvent demander l’autorisation de poser certaines questions, rappelant le droit de ne pas répondre, sans justification.

« Bien qu’il soit important de recueillir l’histoire personnelle complète des clients, une première étape vers l’autonomisation consiste à reconnaître l’absurdité fondamentale de demander que des informations personnelles soient partagées avec un parfait inconnu simplement parce que cet inconnu est un thérapeute.
Le principe du client expert s’applique également d’ emblée ; si une personne n’est pas encore en mesure de connaître ses objectifs, le rôle du thérapeute féministe est de créer les conditions dans lesquelles le client peut les identifier, plutôt que d’imposer ses propres objectifs pour combler ce vide.
« 

Les interventions somatiques sont valorisées. Les réponses sont perçues comme des stratégies de résistance et à ce titre, respectées, qu’elles qu’elles soient.
L’invitation au renforcement du corps, l’amélioration de la souplesse, de l’endurance, d’une bonne alimentation, etc. sont possibles, aucune approche n’est favorisée car les voies d’épanouissement somatiques les plus adaptées pour chaque cliente sont explorées avec elles.

5) Évaluation

Il manque de données empiriques démontrant l’efficacité des thérapies féministes, cependant il en existe.

Il y a bien des spécificités de la thérapie féministe qui sont rapportées par les thérapeutes et perçues par leurs clientes avec notamment des facteurs comme l’autonomisation; la défense d’objectifs féministes, la validation respectueuse, et la levée du silence sur les traumatismes.

La variable cruciale qui distingue les thérapies féministes des autres étant l’autonomisation à la fois dans les objectifs et dans les résultats amenés.

Une grande part de la validation des thérapies féministes provient de la littérature sur les facteurs communs, notamment sur l’autonomisation et la qualité de l’alliance thérapeutique sur laquelle l’attention et le soin sont portés en thérapies féministes.

Les thérapies féministes peuvent s’appuyer sur de nombreuses orientations (TCC, thérapies humanistes, psychodynamiques, etc.), sa pratique est intégrative mais chaque approche doit viser l’émancipation et le changement.

6) Futurs développements

L’un des défi lié à une théorie égalitaire anti-hiérarchique sans fondateur est de mettre en place une organisation centrale: il n’y a pas de statut officiel de thérapeute féministe.
De nombreuses thérapeutes féministes ne sont affiliées à aucune organisation, il n’y a pas de système de contrôle de qualité ni d’homogénéité des pratiques. Cependant, il semble y avoir une certaines cohérence dans la littérature.
Un organisme de certification (comme pour l’EMDR) verra peut-être le jour, ou via la reconnaissance de la thérapie féministe comme d’une spécialité en psychologie (un travail est en cours depuis la fin des années 1990 par le SPW de l’APA).

Les thérapeutes féministes doivent appartenir à des collectifs intellectuels et éthiques, s’informer sur la théorie féministe en dehors du cadre de la thérapie.

7) Résumé

La thérapie féministe a débuté en protestation, mettant l’accent sur l’égalitarisme et l’autonomisation des clientes, accordant une attention soutenue au genre et au pouvoir comme déterminant de la souffrance.
L’analyse politique est utile pour traiter les souffrances individuelles.

La thérapie féministe peut constituer un modèle fécond de relation entre le thérapeute et le client quelle que soit l’orientation.

La thérapie féministe est multiculturelle et de plus en plus globale. L’attention est portée à d’autres positions sociales: ethnicité, culture, classe sociale, orientation sexuelle, handicap, immigration, colonisation, etc.
Les thérapeutes féministes analysent les rapports de force, de pouvoir, de privilèges dans et en dehors de la relation thérapeutique, et portent l’attention sur la position sociale et les identités multiples de ses clients et comment ils influencent leurs souffrances et leurs dysfonctionnements, ainsi que leurs forces et capacités.

« En tant que modèle de psychothérapie, la thérapie féministe continue de promouvoir l’idée que la psychothérapie peut et doit être libératrice, et que la libération ne se limite pas à l’absence de souffrance, mais constitue un cheminement vers la capacité de reconnaître et de nommer ses expériences d’oppression, tout comme ses expériences de joie« 


  1. Kinder, Kuche, Kirche (enfants, cuisine, église), les trois K est une représentation traditionnelle des femmes en Allemagne sous l’Empire allemand et le 3ème Reich. ↩︎

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